Enfanter l’unique engendré
En cette nuit très sainte, alors que tous préparent leurs pétards, l’Église veille. Cette nuit n’est pas seulement le souvenir d’un événement passé : elle est le lieu où Dieu agit encore. Ce que nous célébrons n’est pas seulement une naissance à Bethléem, mais l’irruption du mystère même de Dieu dans notre monde.
Nous chantons la gloire de Dieu, car en cette sainte nuit le Très-Haut est entré dans notre monde ici-bas.
Mystère insondable, auquel nos yeux ont fini par s’habituer — au risque parfois d’en perdre la profondeur : Dieu éternel est venu dans le temps ; Dieu immortel a assumé une chair corruptible ; Dieu tout-puissant s’est fait petit enfant. Nos oreilles se sont habituées à force d’entendre et de réentendre ce mystère, un peu comme, dans l’obscurité, nos iris s’ouvrent et finissent par distinguer quelque chose, même à partir d’une lumière infime. À force de regarder dans le noir, on finit par y voir.
Et nous voici à nouveau, en cette sainte nuit, les yeux fixés dans l’obscurité, accompagnés par le chant des anges, face à ce mystère qui nous trouble.
La Vierge a mis au monde ce Fils — son Fils. Celui qui était caché en son sein est désormais rendu visible à tous. Engendré en elle par la parole divine transmise par un ange, Marie a porté celui que le monde ne peut contenir.
Le Fils réalise dans le temps ce qu’il est de toute éternité. Nous le professons dans le Credo : « engendré, non pas créé, consubstantiel au Père ». Être engendré, telle est le propre du Fils. Et c’est cela même qui le distingue du Père au sein de la Trinité. Le Père et le Fils ont tout en commun, sauf ceci : le Père engendre, le Fils est engendré. La personne du Fils vient du Père ; il est issu de lui, il est le sujet de sa joie et de son amour. Et l’Esprit Saint est l’Amour personnel qui procède du Père et du Fils, l’unité vivante de cet engendrement éternel.
Ainsi, le Fils éternellement engendré par le Père est maintenant engendré dans le temps par la Vierge. Le même mystère se déploie, le même mouvement se donne à voir dans notre monde.
Bien que toute œuvre de Dieu à l’extérieur soit commune aux trois Personnes, chacune s’y manifeste selon sa propriété personnelle. Le propre du Père est d’engendrer ; le propre du Fils est d’être engendré ; le propre de l’Esprit est d’être l’Amour qui procède de cet engendrement. C’est ce qui se donne à contempler en Marie : elle reçoit la Parole du Père, source de l’engendrement ; elle met au monde le Fils de Dieu ; et celui-ci est formé en elle par l’action de l’Esprit Saint.
Par cette naissance Dieu nous révèle un mystère des profondeurs de son être même. « Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme » : le mystère de son être trinitaire se donne à voir dans la chair rosée et les cris d’un enfant venu au monde. Il a été engendré, et il est né. Voici le Fils.
Frères et sœurs, si nous sommes rassemblés en cette sainte nuit pour méditer et communier à ce mystère, c’est parce que cet enfantement ne s’est pas produit une seule fois, dans une étable à Bethléem. Dieu veut étendre ce mystère d’engendrement et de naissance à l’humanité entière.
La Vierge fut la première à accueillir ce mystère en elle, d’une manière unique : selon la chair. Mais désormais, et encore ce soir, il se réalise en nous selon l’Esprit. Le Père veut engendrer en nos âmes son Fils unique. Il veut que le Fils prenne demeure en nous.
Mais comment engendrer le Fils en nous ? De la même manière que la première à l’avoir fait : en écoutant la Parole et en la mettant en pratique. Notre âme est comme fécondée par cette Parole. Elle reçoit d’un autre ce qui lui permet de produire la vie et de la faire grandir en elle-même. La Parole de Dieu nous révèle ce que nous ignorions ; elle éclaire notre intelligence ; elle féconde notre cœur. Et elle nous pousse à l’action, à donner au monde ce que nous avons reçu.
C’est un mouvement d’accueil et de don, semblable à celui d’une naissance : la semence est reçue, elle mûrit dans le secret, puis elle est enfantée, donnée dans un acte.
En cette nuit de Noël, nous sommes invités à prendre profondément conscience de cette fécondité cachée de notre existence. Accueillir la Parole de l’Évangile, la garder, la méditer, chercher toujours à mieux la comprendre, afin de la donner au monde par nos actes.
Alors Dieu naîtra encore dans le monde. Non plus dans une étable, mais dans les cœurs qui veillent. Et avec les anges, dans la nuit, nous pourrons chanter non seulement ce qui fut, mais ce qui est encore vrai aujourd’hui :
Il est né, le divin enfant.