Le renoncement vital
Cela a tout de même quelque chose de contre-intuitif… pourquoi Jésus nous demande-t-il de renoncer à nous-mêmes, de ne pas sauver notre vie au risque de la perdre. Tout dans la nature tend à perdurer dans son être. Tout ce qui vit cherche à vivre davantage, à se répandre, et fuit le néant et la corruption. Du brin d’herbe à la baleine en passant par la liane de chouchou et le chat, tout veut vivre.
Jésus cherche-t-il à briser cet élan vital par ce « renoncement » qu’il prêche ? Évidemment que non ! Le Créateur est à l’origine de la vie et rien ne serait en lui la brimer ou la réduire. Seulement le Rédempteur est on ne peut plus clair avec nous. Il nous veut vivants et bien vivants. Il souhaite de tout son être que nous vivions une vie pleinement humaine, et non une vie au rabais, une demi-vie.
Que serait une vie amoindrie pour nous alors ? C’est une vie repliée sur nous-mêmes. Une vie dans laquelle nous serions l’unique centre de nous-mêmes. Rien d’autre que moi en moi. Et c’est cela que Jésus voudrait nous éviter, car il connaît la stérilité d’une telle vie. Si je ne compte que sur moi, mes forces, mes idées, mes espoirs, mon horizon est bien limité. Or si je mets cela de côté et accepte de suivre le Christ, je change de paysage et de perspective. En suivant le Christ, je ne cesse pas d'être un homme pour devenir autre chose. Au contraire, je deviens enfin pleinement vivant. La grâce ne détruit pas notre nature : elle la relève, la purifie et l'accomplit. Seulement cela ne se fait pas dans le coton… Il nous faut donc choisir entre les prés d’herbe fraîche sur les hauts plateaux et qui n écessitent une ascension, ou bien trois maigres pieds de bois dans nout’ kour…
Chez saint Matthieu, le verbe « renier » n’apparaît que dans deux situations : lorsqu’il s’agit de se renier soi-même, comme Jésus nous y invite, et lorsqu’il s’agit de renier le Christ. Il n’est ainsi employé qu’à deux endroits dans tout l’Évangile : dans le passage que nous venons d’entendre et, quelques chapitres plus loin, juste avant la Passion, au moment d’un chant de coq… Eh oui ! Lorsque Pierre renie son maître.
Que pourrait signifier « renoncer à soi-même » dans la bouche de Jésus ? Cela semble vouloir dire ne pas faire passer ses propres volontés en premier. On nous conseille souvent : « écoute ton cœur ». Mais la question est : lequel ? Car notre cœur peut être partagé, blessé, égaré. Jésus, lui, nous invite à écouter sa voix, afin que notre propre cœur apprenne peu à peu à désirer ce que Dieu désire. Il se peut que mes aspirations profondes soient accordées aux volontés divines, il se peut aussi qu’elles ne le soient pas du tout ! Et pour savoir si cela est le cas ou non, et bien je dois apprendre à comprendre et connaître qui est Dieu et ce qu’il veut de bon pour moi.
Notre foi a cela d’étonnant et de magnifique qu’à travers ce don que Dieu nous fait, il nous dit qui il est. Le Christ est venu nous révéler le cœur du Père, pas seulement donner des commandements et des conseils, ce qu’il a fait par ailleurs. Jésus nous a fait grandir dans la connaissance de l’être de Dieu même. Nous avons à portée de main un trésor qui dépasse la plus haute science, mystique ou spiritualité que les hommes dans tous leurs efforts auraient pu atteindre. Les plus grandes sagesses humaines ont été dépassées sur la juste manière de conduire sa vie par le Sermon sur la Montagne en Mt 5. Toutes les sagesses humaines ont cherché, avec leurs propres lumières, à répondre à la question : comment bien vivre ? Mais dans le Christ, Dieu lui-même vient nous révéler le chemin de la vie.
Alors renoncer à soi-même c’est comme le dit S. Paul c’est se transformer en renouvelant sa façon de penser, en ne prenant pas pour modèle le monde présent. Le Bienheureux Charles de Foucault faisait cela de manière très concrète, il se demandait sans cesse : « qu’aurait fait Jésus à ma place ». Et l’exercice porte beaucoup de fruit, car il nous pousse à aller puiser dans les évangiles les exemples qui permettent de comprendre les actions de Jésus, et nous invite à l’imiter.
Bien sûr, c’est une conversion intellectuelle aussi, « renouvelez votre façon de penser », c’est comprendre que donner rapporte plus que de garder, que pardonner libère alors que la rancune et la vengeance enferment, que servir nous enrichit plus que nous servir, que prier n’est pas sans efficacité, et que mourir nous fait naître à la vraie vie, c’est tout cela « prendre notre croix »
Il y a peut-être bel et bien quelque chose de contre-intuitif dans cette demande de Jésus. Mais c’est peut-être parce que notre juste intuition a été voilée par le péché. Le Christ ne nous demande pas de renoncer à la vie : il nous apprend à renoncer à tout ce qui nous empêche de vivre pleinement. Que, par son Esprit Saint, le Seigneur daigne nous inspirer ce juste reniement de nous-mêmes, afin qu’en perdant ce qui nous enferme, nous trouvions enfin la vie, la vraie vie.