La crèche, seulement la crèche
Honnêtement, si on vous avait demandé d’imaginer la naissance du Fils de Dieu sur la terre, est-ce que c’est vraiment une mangeoire, au milieu des bêtes, dans un trou perdu, qui vous serait venue spontanément à l’esprit ?
Ces images de la crèche sont aujourd’hui profondément ancrées en nous. Il suffit d’évoquer Noël pour que surgisse dans notre imagination la Vierge assise, les mains jointes, la tête penchée vers le nourrisson qui la regarde en souriant, Joseph debout à côté, appuyé sur son bâton — ou une variante proche, selon les crèches.
Et pourtant, rien de tout cela n’allait de soi au moment où cela s’est produit. À tel point que cet événement est passé presque totalement inaperçu. Quelques bergers, quelques mages venus d’Orient : à l’échelle de l’humanité, c’est négligeable ; même à l’échelle de Bethléem, ce n’était pas grand-chose.
Il faut dire que l’annonce de la venue du Messie dans les Écritures n’était pas très explicite quant aux lieux, aux temps et aux circonstances. Bien au contraire. Lorsque les prophètes ont des visions, ils parlent plutôt de manifestations de puissance : éclairs, feu, trônes, myriades d’anges. J’avoue humblement que, sans avoir entendu les Évangiles, c’est aussi ce genre de représentation que j’aurais spontanément imaginée pour la venue du Fils de Dieu dans le monde.
Or Dieu a voulu que cet avènement soit caché. Les visions de gloire concernent la fin des temps. Mais le Christ, lui, est né dans notre histoire, dans le temps. Cette venue était annoncée, espérée, attendue — mais très peu décrite. Et c’est précisément dans ce flou que Dieu nous surprend.
La crèche nous dit finalement bien plus sur le Dieu de la Bible que toutes les manifestations de puissance que nous aurions pu attendre. Dans cette étable discrète, le même Dieu qui a parlé à Moïse sur le Sinaï, après avoir manifesté sa puissance, révèle une autre dimension de ce qu’est sa toute-puissance.
Dans l’imaginaire de son peuple, le Seigneur est le feu, le libérateur de l’esclavage, la tempête qui ouvre la mer. Et voilà que tout cela se donne à voir dans un petit enfant, entouré de son père et de sa mère, avec quelques bêtes autour. Certes, il y a aussi des anges — heureusement, l’honneur est sauf tout de même.
Mais précisément : la crèche est un antidote très puissant à toutes nos envies d’idolâtrie et de domination. Dieu nous déroute. Il n’est pas là où nous l’attendrions spontanément. Et ce faisant, il nous préserve de nous fabriquer une fausse image de lui, une idole de puissance qui servirait nos propres désirs de grandeur. Mais ce n’est pas Lui. Dieu EST tout-puissant, il n’a pas de désir de puissance.
Contempler la crèche nous attendrit et dissout en nous bien des rêves de grandeur mal placés. Elle ne nous invite ni à la médiocrité, ni à la lâcheté. Elle nous révèle jusqu’où va le désir de Dieu : demeurer avec nous, habiter parmi ceux qui lui sont si différents, mais qu’il aime tant. La crèche est d’un naturel désarmant — à tel point que cela en devient surnaturel.
C’est peut-être pour cela qu’elle dérange encore. Qu’on s’en méfie parfois dans l’espace public. Car elle est une image puissante par sa réalité, sa simplicité, sa radicalité. Elle dégoûte les uns et fascine les autres, tout comme Dieu lui-même.
« Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime » : voilà ce que chantent les anges. La gloire est pour le ciel, et la paix pour la terre. La crèche ne resplendit pas de la gloire ; elle irradie de sa paix.
C’est pourquoi les crèches de nos églises et de nos maisons soutiennent notre prière. Faisons la crèche, et prions devant nos crèches. La contemplation de cette scène nourrit notre méditation, affine notre intelligence du mystère de l’Incarnation, et laisse ce mystère mûrir en nous. Comme la croix, la crèche enseigne sans discours. C’est une catéchèse ancienne, traditionnelle, comme les vitraux ou les chapiteaux des églises romanes et gothiques. Le mystère est là, figuré simplement, jusque dans les santons.
Et c’est bien cela que nous désirons en ce saint jour de Noël : la paix. La paix dans le monde, dans notre pays, dans nos familles, dans nos cœurs. Une paix qui ne vient pas de la force, mais du ciel. Une paix que chante les anges, et qui participe de la gloire de celui qui règne dans les cieux.
Mais pour cela, il nous faut la crèche. Seulement la crèche.